Correspondance entre Adèle et Victor

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 8 juin 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

Victor est consolé de son désespoir de l’avant-veille – le refus de sa fiancée de venir seule chez lui -, par la lettre tendre et aimante envoyée par Adèle. On apprend d’un aveu qu’il fait à la fiancée que sa mère lui a appris à ne pas extérioriser ses sentiments : il pleure rarement. Comme le fait justement remarquer Jean Massin, l’éditeur des œuvres complètes de Hugo au Club Français du livre, cette éducation a influé sur les textes de Hugo qui est « un des génies les plus pudiques et les moins spontanément effusifs ». Dans Les Contemplations, par exemple, recueil-tombeau de sa fille morte, l’émotion n’est jamais larmoyante et le prénom de la disparue n’est jamais prononcé.

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par Pierre-François Lamiraud.

Lettre intégrale de Victor à Adèle du samedi [8 juin]

« Ne te plains pas, mon Adèle, de la soirée d’avant-hier. Quoique je sente alors plus vivement que jamais les chagrins qui me viennent de toi, ce sont toujours de bienheureux moments pour ton Victor que ceux qu’il passe près de moi. Juges-en par l’empire absolu que la moindre de tes paroles exerce sur ton mari. Oh ! console-moi toujours ainsi, bien-aimée Adèle, des larmes que tu me feras verser. Je ne donnerais pas maintenant pour le bonheur des anges la douleur à la vérité bien amère que tu m’as causée, puisqu’elle m’a valu une lettre si douce et des consolations si tendres. Chère amie, oui, cette douleur a été bien vive. Les larmes me font bien mal. Ceux qui pleurent aisément sont soulagés quand ils pleurent. Moi, je n’ai pas ce bonheur. Celles de mes larmes qui peuvent sortir sont celles qui me soulagent ; mais presque toutes me restent sur le cœur et m’étouffent. Une mère qui a prévu le cas où l’on est seul dans la vie, m’a accoutumé dès l’enfance à tout dévorer et à tout garder pour moi.

Pourtant, Adèle, il m’est bien doux de m’épancher en toi. Endurées pour toi, les fatigues et les souffrances ne me sont rien ; mais si je te vois quelquefois les deviner et les plaindre, alors, mon Adèle adorée, elles me sont chères et précieuses. Hélas ! n’as-tu pas pleuré aussi, toi, avant-hier ? Qu’est-ce donc que mes larmes ? O mon amie, combien les tiennes m’ont encore fait plus de mal ! Elles sont retombées douloureusement sur mon cœur, comme des remords. Pardonne-moi, va, je me hais bien. Adèle, que notre, que mon bonheur, serait grand si ce que disait aujourd’hui ta mère se réalisait ! Quel bonheur ! Ayons une confiance mutuelle en nous-mêmes et dans l’avenir. Adèle, n’est-il pas vrai que je serai bien heureux ? Comment ma femme peut-elle maintenant craindre de revenir dans ma tour ? Adèle, il faut que tu redoutes un bien grand danger pour me priver, moi, ton Victor, du plus grand bonheur dont il puisse jouir à présent. Consulte avant tout ton intérêt. Mon Adèle adorée, je ne t’adresserai plus une prière d’égoïste, mais j’aurai un bien vif chagrin. Adieu, je vais te voir dans quelques minutes, mais il m’est bien triste de penser que je ne serai pas près de ma femme dans le voyage à Gentilly. Hélas ! Mon Adèle bien-aimée, adieu ! Je veux que tu me dises que tu m’embrasses, je le veux, c’est-à-dire que je t’en prie. Adieu donc, embrasse ton mari, ton Victor. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 7 juin 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

L’amour donne des ailes. Adèle a eu l’audace, le 3 juin, d’aller voir Victor chez lui, seule ! Voilà de quoi la déshonorer aux yeux de la société puritaine du XIXe siècle. Le jeune poète commence à être connu et apprécié. Un éditeur, Pélicier, vient de publier ses Odes et Poésies diverses qui enchantent Lamennais. Victor dédicace ainsi le premier exemplaire : « à mon Adèle bien-aimée, à l’ange qui est ma seule gloire comme mon seul bonheur ». Pourtant, l’audace de l’ange a des limites. Le 6 juin, malgré l’insistance de Victor, Adèle a refusé de lui faire une nouvelle visite secrète. Il en a pleuré de déception. Elle regrette de l’avoir à ce point affligé.

Vidéo avec cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre dans son intégralité reçue le 7 juin 1822

« Quelle soirée nous avons passée, mon ami ! Je t’ai fait de la peine ; pardonne-moi, je t’en supplie. J’étais aussi bien malheureuse et le suis encore. J’ai de la tristesse et de l’ennui d’être si longtemps sans nous voir. Je suis souffrante, ce qui se joint un peu à mes tristes pensées. Que je voudrais te voir heureux, et bien heureux ! Quel bonheur pour moi de te voir ! Mais mon ami, ce serait nous exposer à nous perdre. Tu le sentiras toi-même ; je n’ai pas la force de dire que je n’irai pas ; tout cela me coûte à penser. Mais c’est toi, mon Victor, qui dois me soutenir dans cette détermination.

Cher ami, je t’ai vu pleurer, jeudi ; combien tu m’as fait de mal ! et à cause de moi, et dans un endroit où je ne pouvais pas baiser tes larmes. Mais tu as pardonné à ton Adèle, qui ne savait pas te faire de la peine, car, si je l’avais su, il est impossible de croire que j’aurais eu seulement l’idée de te faire l’ombre d’une petit chagrin, moi qui passe mon temps à chercher tout ce qui peut te rendre heureux ! »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 29 mai 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

NUIT ET JOUR COUCHÉ DEVANT TA PORTE

Victor, comme Adèle, souffre de ne plus voir sa bien-aimée aussi souvent qu’à Gentilly. Malade, il suit les prescriptions de celle-ci, qui lui a donné des conseils pour se soigner, mais il est persuadé que la lettre de la jeune fille sera le plus efficace des remèdes. Il s’imagine, comme un chien, couché devant sa porte, si jamais la jeune fille était malade et si on ne lui permettait pas d’être à son chevet. Il y a un peu chez le jeune Hugo quelque chose de ce fou d’amour appelé « Gastibelza » dans le poème des Rayons et les Ombres intitulé « Guitare » et qui sera mis en musique par Liszt et par Brassens :

… je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme,
Moi, pauvre chien,
J’aurais gaîment passé dix ans au bagne
Sous le verrou … –
Le vent qui vient à travers la montagne
Me rendra fou.

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par Pierre-François Lamiraud.

« Mercredi soir [29 mai 1822]

Je viens de lire ta lettre, ta douce et charmante lettre. J’ai fait tous les remèdes que tu m’as demandés, mais ce n’est pas sur eux que je compte pour me guérir, mon Adèle adorée, c’est sur ta lettre. Que ne peux-tu savoir, dès à présent, chère amie, combien ce peu de mots de toi m’a fait de bien ! Tu en serais contente, car tu m’aimes et il doit t’être doux de voir avec quelle passion je t’aime de mon côté. Ne me dis plus pourtant que jamais je ne comprendrai à quel point tu m’aimes. Quelle affection ne dois-je pas comprendre, Adèle, moi qui t’aime d’un amour éternel et infini ? Aime-moi autant que je t’aime, ange, et nous aurons le bonheur le plus parfait que puisse contenir la vie.

Comment peux-tu craindre que je t’abandonne jamais si j’avais le malheur de voir tout ce que j’aime au monde malade ? Grand Dieu ! Adèle, il faudrait m’arracher de force de ton lit de douleur, et si l’on me repoussait aussi impitoyablement, on me verrait nuit et jour couché devant ta porte. Oh ! non, tu ne recevrais rien, n’est-ce pas, que des mains de ton Victor ? Tu supplierais avec lui tes parents de ne pas lui ôter la seule consolation qui puisse l’aider à supporter d’aussi cruelles inquiétudes, celle d’être continuellement et constamment auprès de ton lit, d’y veiller, d’y vivre. Et comment pourrais-je supporter qu’une main étrangère environne de soins, à défaut de moi, celle qui est pour moi, certes, bien plus que moi-même ? Et cela, dans le moment même où elle et moi aurions le plus besoin l’un de l’autre ! Non, mon Adèle bien-aimée, cela ne sera jamais. Ton mari sera jusqu’à et après sa mort, ton compagnon de joie et de douleur. Adèle, c’est cette idée qui remplit toute son âme et il s’y livre avec confiance. Adieu pour ce soir, les embarras des remèdes que tu m’as prescrits m’ont occupé une heure et demie et il était dix heures quand j’ai commencé à écrire. Adieu, mon Adèle adorée, j’achèverai demain. Je vais baiser ta lettre et tes cheveux, cela m’aidera peut-être à dormir comme j’espère que tu dors en ce moment. Adieu. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 29 mai 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

MOI QUI SERAIS SI HEUREUSE DE NE JAMAIS TE QUITTER !

   Depuis le mois d’avril, Victor fait de fréquents séjours à Gentilly, où les Foucher ont une maison de campagne. Les amoureux ont le bonheur de s’y voir fréquemment malgré une surveillance étroite de Mme Foucher qui ne veut pas que les amoureux restent ensemble. Adèle trouve parfois le moyen d’échapper au regard maternel et de rejoindre son amoureux dans une tour où il travaille. Les séjours à Gentilly inspireront au jeune poète une ode, « A G….Y », où il évoque le mélange de tristesse et de joie éprouvées durant ces moments où les amoureux, comme à leur accoutumée, se disputent et se tourmentent mutuellement pour des riens puis se disent leur amour brûlant.

   Le 28 mai, Victor revient à Paris pour s’occuper de la publication imminente de son recueil Odes et poésies diverses. Les Foucher sont également revenus pour quelque temps dans la capitale : Adèle regrette les moments passés à la campagne où elle pouvait voir Victor tous les jours et elle s’inquiète parce qu’il est souffrant.

Vidéo avec cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre reçue le 29 mai 1822

« Je suis bien ennuyée d’être à Paris ; je t’y vois si peu, tandis qu’à la campagne je te vois presque toujours, je couche dans la même maison. Quand je te dis adieu, je sais que tu t’éloignes peu de moi ; encore faudra-t-il rester dans ce triste Paris la semaine prochaine. J’éprouve un sentiment si douloureux lorsque tu me quittes ! Qui sait ce qui peut m’arriver pendant ton absence ? Moi qui serais si heureuse de ne jamais te quitter ! Oh ! mon ami, promets-moi que si jamais je suis malade même avant d’être mariée aux yeux du monde, tu ne me quitteras pas du tout, que nul autre que toi ne m’approchera. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 13 avril 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

«CE NE SERA QUE PAR TON TRAVAIL QUE J’ACHÈTERAI LE BONHEUR »Nous avons là un exemple de ce qu’est le sort d’une jeune bourgeoise au XIXe siècle :  partager les tâches ménagères avec sa mère et plus tard assister son mari dans son travail, cette dernière occupation étant souhaitée par Adèle comme l’obtention du bonheur. Une fois mariée, Adèle connaîtra trop de grossesses successives pour pouvoir se livrer à cette tâche : elle ne servira pas de copiste à son mari comme plus tard la maîtresse de celui-ci, Juliette Drouet. Le désir de s’affirmer et de faire œuvre personnelle, Adèle l’éprouvera et le comblera des années après dans la biographie qu’elle publiera sous le titre Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie mais sans signer le livre, remanié par ses fils et Auguste Vacquerie, ami de la famille. Justice sera rendue à l’auteure,  plus d’un siècle après, en 1985, pour le centenaire de la mort de Hugo : le  texte de celle-ci lui sera enfin rendu, et publié sous le titre Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Adèle à V.H., le 13 avril 1822

« Il t’a semblé que j’étais triste, à Gentilly ; j’étais seulement heureuse ; j’étais aussi chagrine quand je pensais que tu allais t’en aller seul dans ta tour. Je crois que le seul moyen de supporter cette séparation est de travailler, de penser que ce même travail amènera le bonheur. Je voudrais pouvoir partager tes travaux, mais je n’ai pas même cette jouissance ; que je reste dans l’inaction ou que je m’occupe, cela n’avance à rien. Plains-moi, mon ami, de te sentir passer ta vie dans le travail, et de n’être, moi, qu’une espèce de paresseuse. Il est vrai, j’aide maman dans le ménage, je la soulage, et je me plains ! Ne devrais-je pas me trouver heureuse d’être de moitié dans ses actions ? Non, ce sont les tiennes que je veux partager, celles de mon mari, de mon ami. Ce ne sera que par ton travail que j’achèterai mon bonheur. Dis-moi, puis-je te servir à quelque chose ? »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 6 avril 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« LA VIE PERD TOUJOURS EN FÉLICITÉ CE QU’ELLE GAGNE EN ÉCLAT »

Dans une lettre du 30 mars 1822, Adèle a rappelé à Victor que sa mère « était ardente dans ses affections comme intolérante dans ses haines ». Adèle, à l’évidence, a été un des objets de ces haines. Après avoir eu connaissance de la romance ébauchée par son fils avec cette jeune fille qu’elle jugeait médiocre, elle avait interdit à Victor de la voir et ce n’est qu’après la mort de Sophie Hugo, le 27 juin 1821, que les amoureux ont pu espérer se marier un jour. Adèle semble même penser que Sophie avait cherché à la déshonorer pour éloigner son fils de l’intruse. Victor défend sa mère. Certes, elle a fait obstacle à leur amour mais elle n’a jamais été jusqu’à dire des infâmies sur la jeune fille. Il reconnaît cependant qu’elle a cherché à l’éloigner d’elle en lui faisant miroiter un bel avenir et la gloire. Mais la gloire apporte-t-elle la félicité ? Victor se souvient peut-être de cette période de sa jeunesse quand il écrit ce qui deviendra le poème XXIV du recueil Les Rayons et les Ombres (joliment mis en musique et chanté par Gérard Berliner) :

Quand tu me parles de gloire,
Je souris amèrement.
Cette voix que tu veux croire,
Moi, je sais bien qu’elle ment.

[…]

La prospérité s’envole,
Le pouvoir tombe et s’enfuit.
Un peu d’amour qui console
Vaut mieux et fait moins de bruit.

Ces confidences de Victor du 6 avril sont très précieuses car elles nous en disent long sur les rapports de la mère et du fils à l’époque où, l’amour des jeunes gens découvert, Sophie tentait de développer chez Victor l’ambition et l’orgueil qu’elle lui aurait apparemment appris à dédaigner auparavant.

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par Pierre-François Lamiraud.

« Samedi matin [6 avril 1822]

J’ai été très affligé et très indigné dimanche, chère amie, en entendant de quelles infamies on avait souillé dans ton esprit la mémoire de ma mère. Je t’ai suppliée de n’en rien croire, je t’en ai conjurée parce qu’il m’importe que celle qui partagera ma vie ne pense pas mal de celle à qui je dois cette vie. Songe. Adèle, si tu as quelque estime pour ton Victor, que la femme qu’on accuse d’une si vile calomnie envers une jeune fille, est celle qui m’a nourri, qui m’a élevé, si cette considération n’est rien pour toi, songe de quelles nobles vertus cette mère nous a donné l’exemple au milieu des plus grandes douleurs. Ma mère se plaignait peu, et pourtant elle a beaucoup souffert. Aussi en aspirant à ses enfants l’horreur du vice qui faisait le malheur de toute son existence, elle répétait souvent que son malheur même ferait le bonheur de celles que ses fils épouseraient. Hélas elle n’a pu être témoin de l’accomplissement de sa prédiction. Je suis fâché, mon amie, que tu ne m’aies pas parlé plutôt de l’imposture imaginée sans doute pour me perdre dans ton estime, la tête de ma mère aurait été plus tôt déchargée de cet odieux mensonge. Car, chère amie, je ne doute pas que maintenant tu n’aies réfléchi au peu de fondement d’une telle accusation. Je ne m’y appesantirai donc pas. Je te dirai seulement que jamais je n’ai entendu ma mère parler de ta famille ou de toi avec colère à un étranger ; au contraire, elle ne se servait que de paroles d’estime et d’amitié quand le hasard mêlait votre nom à une conversation, ce qui à la vérité arrivait très rarement. Je te dirai encore avec la même franchise que lorsque ma mère était seule avec moi, t qu’elle me voyait toujours triste, morne et abattu, elle exhalait quelquefois sa douleur en plaintes contre moi et contre toi ; mais dès qu’elle s’apercevait que ma tristesse ne faisait qu’en redoubler, elle se taisait. Je conviens encore qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu loyalement pour te bannir de mon souvenir ; elle a cherché à me livrer aux dissipations du monde ; elle aurait voulu que je m’enivrasse des jouissances de l’amour-propre ; pauvre mère ! elle-même avait mis dans mon cœur le dédain du monde et le mépris du faux orgueil. Elle voyait bien que tout échouait sur moi, parce que j’avais placé ma vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s’évanouissent. Je ne parlais jamais de toi, mais elle lisait dans mes yeux que j’y pensais sans cesse. Pourquoi cette noble mère a-t-elle été ambiteuse pour moi ? Pourquoi a-t-elle rêvé pour son fils une prospérité qui n’est pas le bonheur ? Cette sagesse lui a manqué entre toutes les sagesses qui réglaient sa conduite, elle a oublié que l’âme ne se nourrit pas de richesses et d’honneurs et que la vie perd toujours en félicité ce qu’elle gagne en éclat. Ce sera une grande leçon pour moi un jour que cette erreur de ma mère. Je ne préférerai point les projets calculés et les froides espérances que mon âge mûr aura conçus pour mes enfants à leurs affections, aux penchants qui s’empareront de leurs cœurs, pourvu toutefois que je sois sûr de la pureté de ces penchants et de la noblesse de ces affections. Je tâcherai de les diriger d’après mon expérience pour leur plus grand bonheur, mais jamais je n’essaierai de détruire ce qui est indestructible, un amour vertueux dans un être pur. Adèle, ma bien-aimée Adèle, tu partageras ces soins, tu m’aideras de tes conseils, et si jamais (ce qui est impossible) j’oubliais ce que je dis ici et que je voulusse sévir contre une passion innocente, tu me rappellerais, toi, ma douce Adèle, ce que le mari de vingt ans promettait pour le père de quarante. Ce sera, n’est-il pas vrai ? une chose ravissante que d’étudier chez nos enfants les progrès de ce que nous aurons éprouvé nous-mêmes, de les voir recommencer doucement toute l’histoire de notre jeunesse. Alors, chère amie, nous pourrons dire, comme ma noble mère, que nos souffrances feront leur bonheur. Adieu, mon Adèle, je vais te voir dans quelques instants. Ce soir j’habiterai sous le même toit que toi. Embrasse-moi pour tant de bonheur, adieu, ma femme, adieu, mon Adèle adorée, je t’embrasse mille et mille fois.

Ton fidèle VICTOR. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 13 mars 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« JE TE SUIVRAIS PARTOUT »

La jeune Adèle, souvent méprisée bien injustement par les commentateurs et critiques se montre pourtant déterminée et audacieuse dans cette lettre du 13 mars : elle est prête à quitter père et mère pour suivre Victor. Ce n’est pas anodin et cette promesse qu’elle fait à son amoureux dénote une grande force de caractère et même un brin de folie ou d’inconscience : on ne plaisante pas avec l’honneur des jeunes filles au XIXe siècle et elle risque, si elle se fait enlever par son bien-aimé, l’opprobre et la marginalisation. L’auteur d’Hernani se souviendra de cet élan fougueux et passionné. Doña Sol a bien les mêmes réponses qu’Adèle quand celui qu’elle aime lui dit que sa vie est rude, faite d’errances et de danger et qu’il vaudrait mieux pour elle épouser le vieux Don Ruy Gomez. Aux descriptions terrifiantes qu’il lui fait de son existence, la jeune aristocrate espagnole affirme à plusieurs reprises : « Je vous suivrai » puis ajoute « Allez où vous voudrez, j’irai. Restez, partez, / Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l’ignore. / J’ai besoin de vous voir et de vous voir encore ».

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre (dans son intégralité) reçue le mercredi 13 mars 1822

« Tu as sans doute cru, mon ami, que je parlais sans réflexion, lorsque je te disais que je te suivrais partout. Mais c’est la résolution la plus méditée et la plus réfléchie. Et crois-tu qu’après avoir été ton amie dans une situation heureuse, je t’abandonnerais lorsque tu aurais besoin, plus que dans toute autre occasion, d’être soutenu ? Et, lorsque tu me dis que c’est peu généreux à toi de m’enlever à ma patrie, à mes parents, crois-tu donc encore qu’il serait plus généreux à toi de m’abandonner et de me laisser seule, puisque toi n’y étant pas, je suis aussi isolée que si j’étais dans un désert ? Je ne demande qu’à pouvoir te consoler, remonter ton courage quand il s’affaiblira, enfin partager ton sort, quel qu’il soit. Je n’ai d’autre bonheur que toi et comment veux-tu me laisser ainsi ? Mais, cher ami, que ce ne soit qu’aux dernières extrêmités que nous nous trouvions forcés de quitter ce que j’ai, après toi, de plus cher au monde. Des parents si bons, si généreux pour moi, demandaient une autre fille ; car, mon ami, est-il rien de meilleur qu’eux ? Et quand je pense qu’il est possible que je laisse de semblables parents dans la douleur, je voudrais qu’ils n’eussent jamais rien fait pour moi. Mais je pense aussi qu’ils auront des sujets de consolation, qu’ils ont d’autres enfants, et que toi, mon ami, tu es seul au monde. Non, jamais je ne te quitterai ! Comment, je pourrais te rendre moins malheureux et je ne le ferais pas !

Victor, tu n’aurais pas ainsi abandonner ta mère, et moi qui suis fille, moi qui ai été et suis encore chérie d’une si tendre mère, je me propose de la laisser ! Mais, dans cette circonstance, si je ne faisais pas ce que tu n’aurais pas fait, je mourrais.

Ainsi, cher ami, ne vois pas dans cette action, que tu dis généreuse, que de l’égoïsme de ma part. J’ai peur de ne pouvoir supporter un pareil événement, et c’est pour moi que j’agis, c’est parce que l’inquiétude m’enverrait dans la tombe et que je ne veux pas y aller. Je suivrai en tout ton destin. Après cela, c’est à toi à ménager la bonté de mes parents, à tâcher de ne me les faire jamais quitter. Mais ne crois pas pouvoir me laisser sans me retrouver folle ou morte. Tout espoir n’est par perdu. Pourquoi avons-nous de semblables pressentiments ? Qu’y a-t-il de plus inquiétant maintenant qu’il y a quinze jours ? Ton père peut faire quelques difficultés, au premier moment, c’est même naturel ; il t’élèvera de grands empêchements, on doit s’y attendre. Tu feras ton possible, et si, après n’avoir rien à nous reprocher, il persiste à vouloir nous séparer, c’est alors qu’il aura mal calculé, car je suis ta femme ; et Dieu, qui lit dans mon âme, sait quelles sont mes intentions, et me pardonnera une action qui a un but si légitime, et, sûrement, ce grand Dieu n’a pas fait deux êtres qui ne peuvent vivre l’un sans l’autre pour les séparer. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 11 mars 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« CET IMMENSE BESOIN DE TOI QUI ME DEVORE »

Victor et Adèle aspirent de plus en plus ardemment à l’union dans le mariage et commencent à trouver le temps long. Les parents d’Adèle aussi. Ils se demandent si le « fiancé » dépense vraiment toute l’énergie nécessaire pour être financièrement capable de fonder une famille. Adèle presse Victor de demander à Léopold Hugo son consentement au mariage. Il a écrit à son père le 7 mars et attend avec inquiétude une réponse. Il souffre de voir très peu son Adèle. Ce 11 mars, Il lui envoie une lettre tourmentée et pleine de contradictions : il envisage de fuir et de commencer une autre vie – loin d’elle, donc – mais il lui dit à quel point il a soif de la voir ! Veut-il tester, comme il le fait souvent, la force de l’amour de la « fiancée » ? Il recevra une réponse de Léopold le 13 : « … avant de songer au mariage, il faut que tu aies un état ou une place et je ne considère pas comme telle la carrière littéraire ; quelle que soit la manière brillante dont on y débute. Quand donc tu auras l’un ou l’autre, tu me verras seconder tes vœux auxquels je ne suis point contraire ». Cette réponse semble un peu apaiser le fiancé impétueux : son père ne voit pas d’inconvénient à ce qu’il épouse la demoiselle Foucher s’il assume financièrement les besoins du couple. Adèle, qui ne connaît pas encore la réponse de son futur beau-père écrit à Victor une lettre digne des plus grandes amoureuses romantiques.

Vidéo avec un extrait de cette lettre. Une interprétation de Pierre-François Lamiraud.

« Lundi [11 mars].

Toutes mes idées sont confuses et en désordre dans ma tête ; la soirée d’hier, le dévouement, les paroles tendres de mon Adèle bien-aimée me jettent dans une douce et triste rêverie, dont je voudrais pouvoir fixer sur ce papier la vague émotion, afin de te montrer en quel état je suis loin de toi. Ton image ne m’apporterait que de la joie si avec les souvenirs de notre passé elle ne ramenait les pressentiments de notre avenir.

Je viens de prendre tes cheveux car le grand et fatal doute qui m’obsède depuis trois jours j’avais besoin d’une réalité qui vînt de toi. d’un gage palpable de cet amour angélique auquel tu m’as permis de croire. Seul un instant, j’ai couvert tes cheveux de baisers, il me semblait en les pressant sur mes lèvres que tu étais moins absente ; il me semblait que je ne sais quelle communication mystérieuse s’établissait peut-être au moyen de ces cheveux bien-aimés entre nos deux âmes séparées. Ne souris pas, Adèle, du délire où je m’égare. Hélas ! si peu d’heures dans ma vie se passent près de toi, chère amie, que je suis contraint souvent de chercher, soit en baisant tes cheveux, soit en relisant tes lettres, un moyen d’apaiser cet immense besoin de toi qui me dévore. C’est par ces moyens artificiels que je vivais pendant notre longue séparation, et puis l’espérance restait toujours devant mes yeux.

L’espérance !… dans huit jours, dans trois jours, qui sait s’il m’en restera quelque chose ? Pourquoi la destinée change-t-elle quand le cœur ne peut changer ? Enfin, quelque sort qui se présente, Adèle, je l’attends de pied ferme ; je me souviendrai que tu as daigné m’aimer, et que n’affronterais-je pas avec cette pensée ? On a d’ailleurs toujours une porte ouverte pour sortir du malheur, et du jour où la dernière espérance me sera enlevée, je fuirai par là. J’irai commencer une autre vie, qui, tout amère qu’elle soit, ne le sera pas certainement autant que celle-ci, sans toi. Adieu pour aujourd’hui. Oh ! que j’ai soif de te voir ! »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 9 février 1822

Victor Hugo, âgé de 19 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

SOMBRE COMME DIDIER, JALOUX COMME HERNANI

   Adèle et Victor ne peuvent toujours pas se marier car Victor n’est pas encore en mesure, financièrement, d’entretenir une épouse. Ils continuent à s’écrire en secret. Le jeune Victor est fou d’amour, fou de jalousie et, à cette époque, plutôt rigide et puritain.  Son Adèle fréquente-t-elle la belle Julie Duvidal de Montferrier, artiste peintre ? Il le lui déconseille, considérant qu’une femme artiste se déconsidère : « Il suffit qu’une femme appartienne au public sous un rapport pour que le public croie qu’elle lui appartient sous tous ».  Adèle se demande si elle a le droit de l’embrasser, il répond par l’affirmative puisqu’ils sont destinés à devenir mari et femme. Mais les commères jasent, ce qui ennuie Adèle.  Victor a appris qu’elle avait dansé une partie de la nuit, au cours d’un bal. Il manifeste son mécontentement. Adèle se sent humiliée par ce manque de confiance. Que de tourments chez ces amoureux contrariés !  Il la voudrait toute à lui, ne se rend pas compte qu’elle est tiraillée entre des parents qui la surveillent, la morale étroite d’un XIXe siècle qui maintient filles et femmes dans un carcan, et son jeune amoureux exigeant et fébrile.

   La vie semble comme une ébauche de l’œuvre en devenir ou à venir.  Le jeune Victor Hugo avoue à Adèle qu’il a beaucoup mis d’elle dans Ethel, jeune héroïne du roman qu’il est en train d’écrire,  Han d’Islande , il est tourmenté comme le Didier de Marion de Lorme, cette pièce qu’il composera sept ans plus tard, jaloux comme le personnage qui donne son nom au drame conçu l’année suivante, Hernani. Les amoureux de la fiction emprunteront beaucoup, dans les années 1820 et 1830, aux lettres à la fiancée.

Vidéo avec un extrait de cette lettre. Une interprétation de Pierre-François Lamiraud.

« Samedi, 9h. du soir [9 février].

Que t’ai-je fait, mon Adèle, pour que tu me reparles encore de tes cruels doutes sur mon estime ? Certes, ces doutes ne seraient-ils pas bien mieux placés dans mon âme, quand je te vois me témoigner tant de défiance, et si peu de foi dans mes paroles ? Est-ce m’estimer que de paraître ne pas croire encore ce que je t’ai dit le plus souvent dans ma vie ? Est-ce m’estimer que de penser que mon amour puisse être fondé sur une autre base que l’admiration la plus vive et le respect le plus profond ? Chère amie, si j’ai pris du fond de l’âme la résolution de marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où les prospérités ne s’achètent que trop souvent par des bassesses, sois-en convaincue, mon Adèle bien-aimée, c’est à ma passion enthousiaste pour toi que je le dois. Si je ne t’avais pas connue, toi le plus pur et le plus adorable de tous les êtres, qui sait ce que j’aurais été ? O Adèle, c’est ton image gravée dans mon cœur qui y a développé le germe du peu de vertus que je puis avoir. Dieu me garde d’enlever à ma vénérable mère ce que je lui dois ; mais il est incontestable que si j’ai eu la force de pratiquer dans toute leur vigueur les principes sévères dont elle  m’a nourri, c’est parce que j’aimais une angélique jeune fille dont je voulais ne pas être trop indigne.

Que les observations naturelles qui t’ont affligée hier ne m’attirent donc pas de ta part ce reproche insupportable de ne pas t’estimer. Moi, ne pas t’estimer ! il me semble que je rêve quand je relis cette partie de ta lettre, si douce et si tendre d’ailleurs ! J’ai été étonné hier croyant d’abord que tu ne partageais pas ma répugnance pour l’inconvenance que je t’avais signalée, j’ai été, je l’avoue, bien étonné et bien affligé ; mais quand tu m’as fait reconnaître en t’expliquant que c’était un malentendu, mon cœur a été soulagé et je n’ai plus eu d’autre peine que le regret de t’en avoir tant causé. Maintenant tes parents ont sans doute senti d’eux-mêmes l’inconvenance qui m’avait tant blessé ; ainsi j’ai un chagrin de moins. J’ai voulu t’écrire tout cela ce soir, parce que ton reproche me pesait sur le cœur. Dieu ! pourquoi les expressions me manquent-elles ? tu verrais, ange, quel temple l’amour le plus ardent t’a élevé dans l’âme de ton Victor. A présent ne m’accuse pas de folie. Songe que le sentiment que tu inspires doit être aussi au-dessus des passions ordinaires, que tu es toi-même supérieure aux créatures vulgaires.

Adieu, mon Adèle adorée, tu dors sans doute en ce moment. Quand donc n’en serai-je plus réduit à des conjectures ? Quand donc pourrai-je me dispenser de te demander des nouvelles de ta nuit ?

A demain. Mille caresses et mille baisers pour te punir de me reprocher mon défaut d’estime.

Ton respectueux et fidèle mari,

VICTOR. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822