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Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 6 avril 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« LA VIE PERD TOUJOURS EN FÉLICITÉ CE QU’ELLE GAGNE EN ÉCLAT »

Dans une lettre du 30 mars 1822, Adèle a rappelé à Victor que sa mère « était ardente dans ses affections comme intolérante dans ses haines ». Adèle, à l’évidence, a été un des objets de ces haines. Après avoir eu connaissance de la romance ébauchée par son fils avec cette jeune fille qu’elle jugeait médiocre, elle avait interdit à Victor de la voir et ce n’est qu’après la mort de Sophie Hugo, le 27 juin 1821, que les amoureux ont pu espérer se marier un jour. Adèle semble même penser que Sophie avait cherché à la déshonorer pour éloigner son fils de l’intruse. Victor défend sa mère. Certes, elle a fait obstacle à leur amour mais elle n’a jamais été jusqu’à dire des infâmies sur la jeune fille. Il reconnaît cependant qu’elle a cherché à l’éloigner d’elle en lui faisant miroiter un bel avenir et la gloire. Mais la gloire apporte-t-elle la félicité ? Victor se souvient peut-être de cette période de sa jeunesse quand il écrit ce qui deviendra le poème XXIV du recueil Les Rayons et les Ombres (joliment mis en musique et chanté par Gérard Berliner) :

Quand tu me parles de gloire,
Je souris amèrement.
Cette voix que tu veux croire,
Moi, je sais bien qu’elle ment.

[…]

La prospérité s’envole,
Le pouvoir tombe et s’enfuit.
Un peu d’amour qui console
Vaut mieux et fait moins de bruit.

Ces confidences de Victor du 6 avril sont très précieuses car elles nous en disent long sur les rapports de la mère et du fils à l’époque où, l’amour des jeunes gens découvert, Sophie tentait de développer chez Victor l’ambition et l’orgueil qu’elle lui aurait apparemment appris à dédaigner auparavant.

Vidéo avec un extrait de cette lettre. Une interprétation de Pierre-François Lamiraud.

« Samedi matin [6 avril 1822]

J’ai été très affligé et très indigné dimanche, chère amie, en entendant de quelles infamies on avait souillé dans ton esprit la mémoire de ma mère. Je t’ai suppliée de n’en rien croire, je t’en ai conjurée parce qu’il m’importe que celle qui partagera ma vie ne pense pas mal de celle à qui je dois cette vie. Songe. Adèle, si tu as quelque estime pour ton Victor, que la femme qu’on accuse d’une si vile calomnie envers une jeune fille, est celle qui m’a nourri, qui m’a élevé, si cette considération n’est rien pour toi, songe de quelles nobles vertus cette mère nous a donné l’exemple au milieu des plus grandes douleurs. Ma mère se plaignait peu, et pourtant elle a beaucoup souffert. Aussi en aspirant à ses enfants l’horreur du vice qui faisait le malheur de toute son existence, elle répétait souvent que son malheur même ferait le bonheur de celles que ses fils épouseraient. Hélas elle n’a pu être témoin de l’accomplissement de sa prédiction. Je suis fâché, mon amie, que tu ne m’aies pas parlé plutôt de l’imposture imaginée sans doute pour me perdre dans ton estime, la tête de ma mère aurait été plus tôt déchargée de cet odieux mensonge. Car, chère amie, je ne doute pas que maintenant tu n’aies réfléchi au peu de fondement d’une telle accusation. Je ne m’y appesantirai donc pas. Je te dirai seulement que jamais je n’ai entendu ma mère parler de ta famille ou de toi avec colère à un étranger ; au contraire, elle ne se servait que de paroles d’estime et d’amitié quand le hasard mêlait votre nom à une conversation, ce qui à la vérité arrivait très rarement. Je te dirai encore avec la même franchise que lorsque ma mère était seule avec moi, t qu’elle me voyait toujours triste, morne et abattu, elle exhalait quelquefois sa douleur en plaintes contre moi et contre toi ; mais dès qu’elle s’apercevait que ma tristesse ne faisait qu’en redoubler, elle se taisait. Je conviens encore qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu loyalement pour te bannir de mon souvenir ; elle a cherché à me livrer aux dissipations du monde ; elle aurait voulu que je m’enivrasse des jouissances de l’amour-propre ; pauvre mère ! elle-même avait mis dans mon cœur le dédain du monde et le mépris du faux orgueil. Elle voyait bien que tout échouait sur moi, parce que j’avais placé ma vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s’évanouissent. Je ne parlais jamais de toi, mais elle lisait dans mes yeux que j’y pensais sans cesse. Pourquoi cette noble mère a-t-elle été ambiteuse pour moi ? Pourquoi a-t-elle rêvé pour son fils une prospérité qui n’est pas le bonheur ? Cette sagesse lui a manqué entre toutes les sagesses qui réglaient sa conduite, elle a oublié que l’âme ne se nourrit pas de richesses et d’honneurs et que la vie perd toujours en félicité ce qu’elle gagne en éclat. Ce sera une grande leçon pour moi un jour que cette erreur de ma mère. Je ne préférerai point les projets calculés et les froides espérances que mon âge mûr aura conçus pour mes enfants à leurs affections, aux penchants qui s’empareront de leurs cœurs, pourvu toutefois que je sois sûr de la pureté de ces penchants et de la noblesse de ces affections. Je tâcherai de les diriger d’après mon expérience pour leur plus grand bonheur, mais jamais je n’essaierai de détruire ce qui est indestructible, un amour vertueux dans un être pur. Adèle, ma bien-aimée Adèle, tu partageras ces soins, tu m’aideras de tes conseils, et si jamais (ce qui est impossible) j’oubliais ce que je dis ici et que je voulusse sévir contre une passion innocente, tu me rappellerais, toi, ma douce Adèle, ce que le mari de vingt ans promettait pour le père de quarante. Ce sera, n’est-il pas vrai ? une chose ravissante que d’étudier chez nos enfants les progrès de ce que nous aurons éprouvé nous-mêmes, de les voir recommencer doucement toute l’histoire de notre jeunesse. Alors, chère amie, nous pourrons dire, comme ma noble mère, que nos souffrances feront leur bonheur. Adieu, mon Adèle, je vais te voir dans quelques instants. Ce soir j’habiterai sous le même toit que toi. Embrasse-moi pour tant de bonheur, adieu, ma femme, adieu, mon Adèle adorée, je t’embrasse mille et mille fois.

Ton fidèle VICTOR. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822