Lettre d’Adèle à Victor Hugo du 5 janvier 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 19 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par Clémence.

Nous avons mal commencé l’année, cher ami ; tu m’en as voulu et, certes, je n’étais pas coupable ; je suis si malheureuse quand tu es fâché contre moi ! Sois persuadé que si, quelquefois, je fais quelque chose qui te déplaît, c’est que je ne puis faire autrement.

Tu me demandes si, te rencontrant et donnant le bras à une femme, cela me donnerait de la jalousie ? Le premier moment serait pénible ; mais la réflexion viendrait, et je penserais que tu ne peux me tromper, mais que tu peux avoir de l’estime pour toute autre femme, que tu peux rendre justice à son mérite, à ses agréments, mais que tu n’aimeras jamais assez ton Adèle.

J’aurais plus de raisons d’être jalouse que toi, car, si un homme m’offre le bras ainsi qu’à maman, puis-je refuser quand maman me dit de l’accepter, quand je ne puis, sans être insolente, le repousser ? Je suis assez contrariée de l’idée que je pourrais te le donner et changer un grand ennui en un grand bonheur. Au lieu que toi, mon ami, tu es libre d’offrir ou de ne pas offrir ton bras à quelqu’un (je parle en général), et alors j’aurais beaucoup plus de raisons que toi de me plaindre. Tu dois t’apercevoir, cher ami, combien je passe sur les bienséances pour toi, combien je me fais remarquer, combien même je me fais gronder ; tout cela m’est indifférent et le bonheur d’être près de toi me compense bien au delà.

Je vois avec peine que tu m’écris que tu me trouves charmante. Sûrement, je n’ambitionne que ton suffrage ; mais, Victor, je suis la femme le plus ordinaire qui existe ; je dis ce que je pense, tu t’en apercevras un jour, et alors tu m’aimeras moins et cela fera mon malheur. Je te le dis, je ne suis rien qu’une femme qui t’aime, rien autre chose.

J’ai dans ce moment, mon ami, du chagrin. Je m’aperçois que maman m’aime beaucoup moins qu’autrefois ; elle est bonne, parce qu’elle ne peut être autrement, mais elle est froide et interprète mal toutes me paroles. Elle me gronde vraiment beaucoup. Ai-je mérité mon sort ? Je le crois, car elle aurait pu prétendre à toute ma tendresse et je vis pour toi. J’aime maman ; mais la tendresse que j’ai pour toi est tellement au-dessus ! Et, d’ailleurs, l’amour filial et l’amour qu’on a pour son mari sont deux choses différentes, ou plutôt, deux choses dont l’une n’est rien et l’autre tout. Ne crois pas, mon ami, que maman ne soit rien pour moi. Je donnerais tout pour elle ; je la respecte, je lui dois tout, et , cependant, ingrate que je suis, je la quitterais pour aller avec toi. De grâce, ne méprise pas une femme qui aime mieux un homme, avant d’être mariée, que sa mère.

Je n’ai pas oublié de te remercier de tes vers, ils sont charmants. Je ne m’y connais pas, mais il m’ont fait pleurer. Ne me dis pas plus en vers qu’en prose que je puisse jamais t’oublier, te délaisser. Serais-tu en prison, dans un cachot, dans tous les endroits les plus horribles, que je te suivrais partout. Tous les obstacles ne seraient rien pour moi, et ton Adèle s’attacherait à toi quand bien même tu t’y opposerais. Et que crois-tu que soit la vie ? Elle n’est quelque chose qu’autant qu’on la parcourt avec quelqu’un qui sait vous la faire aimer, vous y faire attacher quelque prix, et, pour moi, un tombeau où je serais avec toi serait le ciel pour moi.

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