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Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 29 mai 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

MOI QUI SERAIS SI HEUREUSE DE NE JAMAIS TE QUITTER !

   Depuis le mois d’avril, Victor fait de fréquents séjours à Gentilly, où les Foucher ont une maison de campagne. Les amoureux ont le bonheur de s’y voir fréquemment malgré une surveillance étroite de Mme Foucher qui ne veut pas que les amoureux restent ensemble. Adèle trouve parfois le moyen d’échapper au regard maternel et de rejoindre son amoureux dans une tour où il travaille. Les séjours à Gentilly inspireront au jeune poète une ode, « A G….Y », où il évoque le mélange de tristesse et de joie éprouvées durant ces moments où les amoureux, comme à leur accoutumée, se disputent et se tourmentent mutuellement pour des riens puis se disent leur amour brûlant.

   Le 28 mai, Victor revient à Paris pour s’occuper de la publication imminente de son recueil Odes et poésies diverses. Les Foucher sont également revenus pour quelque temps dans la capitale : Adèle regrette les moments passés à la campagne où elle pouvait voir Victor tous les jours et elle s’inquiète parce qu’il est souffrant.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre reçue le 29 mai 1822

« Je suis bien ennuyée d’être à Paris ; je t’y vois si peu, tandis qu’à la campagne je te vois presque toujours, je couche dans la même maison. Quand je te dis adieu, je sais que tu t’éloignes peu de moi ; encore faudra-t-il rester dans ce triste Paris la semaine prochaine. J’éprouve un sentiment si douloureux lorsque tu me quittes ! Qui sait ce qui peut m’arriver pendant ton absence ? Moi qui serais si heureuse de ne jamais te quitter ! Oh ! mon ami, promets-moi que si jamais je suis malade même avant d’être mariée aux yeux du monde, tu ne me quitteras pas du tout, que nul autre que toi ne m’approchera. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 13 avril 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

«CE NE SERA QUE PAR TON TRAVAIL QUE J’ACHÈTERAI LE BONHEUR »Nous avons là un exemple de ce qu’est le sort d’une jeune bourgeoise au XIXe siècle :  partager les tâches ménagères avec sa mère et plus tard assister son mari dans son travail, cette dernière occupation étant souhaitée par Adèle comme l’obtention du bonheur. Une fois mariée, Adèle connaîtra trop de grossesses successives pour pouvoir se livrer à cette tâche : elle ne servira pas de copiste à son mari comme plus tard la maîtresse de celui-ci, Juliette Drouet. Le désir de s’affirmer et de faire œuvre personnelle, Adèle l’éprouvera et le comblera des années après dans la biographie qu’elle publiera sous le titre Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie mais sans signer le livre, remanié par ses fils et Auguste Vacquerie, ami de la famille. Justice sera rendue à l’auteure,  plus d’un siècle après, en 1985, pour le centenaire de la mort de Hugo : le  texte de celle-ci lui sera enfin attribué, et publié sous le titre Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Adèle à V.H., le 13 avril 1822

« Il t’a semblé que j’étais triste, à Gentilly ; j’étais seulement heureuse ; j’étais aussi chagrine quand je pensais que tu allais t’en aller seul dans ta tour. Je crois que le seul moyen de supporter cette séparation est de travailler, de penser que ce même travail amènera le bonheur. Je voudrais pouvoir partager tes travaux, mais je n’ai pas même cette jouissance ; que je reste dans l’inaction ou que je m’occupe, cela n’avance à rien. Plains-moi, mon ami, de te sentir passer ta vie dans le travail, et de n’être, moi, qu’une espèce de paresseuse. Il est vrai, j’aide maman dans le ménage, je la soulage, et je me plains ! Ne devrais-je pas me trouver heureuse d’être de moitié dans ses actions ? Non, ce sont les tiennes que je veux partager, celles de mon mari, de mon ami. Ce ne sera que par ton travail que j’achèterai mon bonheur. Dis-moi, puis-je te servir à quelque chose ? »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 6 avril 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« LA VIE PERD TOUJOURS EN FÉLICITÉ CE QU’ELLE GAGNE EN ÉCLAT »

Dans une lettre du 30 mars 1822, Adèle a rappelé à Victor que sa mère « était ardente dans ses affections comme intolérante dans ses haines ». Adèle, à l’évidence, a été un des objets de ces haines. Après avoir eu connaissance de la romance ébauchée par son fils avec cette jeune fille qu’elle jugeait médiocre, elle avait interdit à Victor de la voir et ce n’est qu’après la mort de Sophie Hugo, le 27 juin 1821, que les amoureux ont pu espérer se marier un jour. Adèle semble même penser que Sophie avait cherché à la déshonorer pour éloigner son fils de l’intruse. Victor défend sa mère. Certes, elle a fait obstacle à leur amour mais elle n’a jamais été jusqu’à dire des infâmies sur la jeune fille. Il reconnaît cependant qu’elle a cherché à l’éloigner d’elle en lui faisant miroiter un bel avenir et la gloire. Mais la gloire apporte-t-elle la félicité ? Victor se souvient peut-être de cette période de sa jeunesse quand il écrit ce qui deviendra le poème XXIV du recueil Les Rayons et les Ombres (joliment mis en musique et chanté par Gérard Berliner) :

Quand tu me parles de gloire,
Je souris amèrement.
Cette voix que tu veux croire,
Moi, je sais bien qu’elle ment.

[…]

La prospérité s’envole,
Le pouvoir tombe et s’enfuit.
Un peu d’amour qui console
Vaut mieux et fait moins de bruit.

Ces confidences de Victor du 6 avril sont très précieuses car elles nous en disent long sur les rapports de la mère et du fils à l’époque où, l’amour des jeunes gens découvert, Sophie tentait de développer chez Victor l’ambition et l’orgueil qu’elle lui aurait apparemment appris à dédaigner auparavant.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par Pierre-François Lamiraud.

« Samedi matin [6 avril 1822]

J’ai été très affligé et très indigné dimanche, chère amie, en entendant de quelles infamies on avait souillé dans ton esprit la mémoire de ma mère. Je t’ai suppliée de n’en rien croire, je t’en ai conjurée parce qu’il m’importe que celle qui partagera ma vie ne pense pas mal de celle à qui je dois cette vie. Songe. Adèle, si tu as quelque estime pour ton Victor, que la femme qu’on accuse d’une si vile calomnie envers une jeune fille, est celle qui m’a nourri, qui m’a élevé, si cette considération n’est rien pour toi, songe de quelles nobles vertus cette mère nous a donné l’exemple au milieu des plus grandes douleurs. Ma mère se plaignait peu, et pourtant elle a beaucoup souffert. Aussi en aspirant à ses enfants l’horreur du vice qui faisait le malheur de toute son existence, elle répétait souvent que son malheur même ferait le bonheur de celles que ses fils épouseraient. Hélas elle n’a pu être témoin de l’accomplissement de sa prédiction. Je suis fâché, mon amie, que tu ne m’aies pas parlé plutôt de l’imposture imaginée sans doute pour me perdre dans ton estime, la tête de ma mère aurait été plus tôt déchargée de cet odieux mensonge. Car, chère amie, je ne doute pas que maintenant tu n’aies réfléchi au peu de fondement d’une telle accusation. Je ne m’y appesantirai donc pas. Je te dirai seulement que jamais je n’ai entendu ma mère parler de ta famille ou de toi avec colère à un étranger ; au contraire, elle ne se servait que de paroles d’estime et d’amitié quand le hasard mêlait votre nom à une conversation, ce qui à la vérité arrivait très rarement. Je te dirai encore avec la même franchise que lorsque ma mère était seule avec moi, t qu’elle me voyait toujours triste, morne et abattu, elle exhalait quelquefois sa douleur en plaintes contre moi et contre toi ; mais dès qu’elle s’apercevait que ma tristesse ne faisait qu’en redoubler, elle se taisait. Je conviens encore qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu loyalement pour te bannir de mon souvenir ; elle a cherché à me livrer aux dissipations du monde ; elle aurait voulu que je m’enivrasse des jouissances de l’amour-propre ; pauvre mère ! elle-même avait mis dans mon cœur le dédain du monde et le mépris du faux orgueil. Elle voyait bien que tout échouait sur moi, parce que j’avais placé ma vie ailleurs que dans les joies qui passent et les plaisirs qui s’évanouissent. Je ne parlais jamais de toi, mais elle lisait dans mes yeux que j’y pensais sans cesse. Pourquoi cette noble mère a-t-elle été ambiteuse pour moi ? Pourquoi a-t-elle rêvé pour son fils une prospérité qui n’est pas le bonheur ? Cette sagesse lui a manqué entre toutes les sagesses qui réglaient sa conduite, elle a oublié que l’âme ne se nourrit pas de richesses et d’honneurs et que la vie perd toujours en félicité ce qu’elle gagne en éclat. Ce sera une grande leçon pour moi un jour que cette erreur de ma mère. Je ne préférerai point les projets calculés et les froides espérances que mon âge mûr aura conçus pour mes enfants à leurs affections, aux penchants qui s’empareront de leurs cœurs, pourvu toutefois que je sois sûr de la pureté de ces penchants et de la noblesse de ces affections. Je tâcherai de les diriger d’après mon expérience pour leur plus grand bonheur, mais jamais je n’essaierai de détruire ce qui est indestructible, un amour vertueux dans un être pur. Adèle, ma bien-aimée Adèle, tu partageras ces soins, tu m’aideras de tes conseils, et si jamais (ce qui est impossible) j’oubliais ce que je dis ici et que je voulusse sévir contre une passion innocente, tu me rappellerais, toi, ma douce Adèle, ce que le mari de vingt ans promettait pour le père de quarante. Ce sera, n’est-il pas vrai ? une chose ravissante que d’étudier chez nos enfants les progrès de ce que nous aurons éprouvé nous-mêmes, de les voir recommencer doucement toute l’histoire de notre jeunesse. Alors, chère amie, nous pourrons dire, comme ma noble mère, que nos souffrances feront leur bonheur. Adieu, mon Adèle, je vais te voir dans quelques instants. Ce soir j’habiterai sous le même toit que toi. Embrasse-moi pour tant de bonheur, adieu, ma femme, adieu, mon Adèle adorée, je t’embrasse mille et mille fois.

Ton fidèle VICTOR. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 13 mars 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 20 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« JE TE SUIVRAIS PARTOUT »

La jeune Adèle, souvent méprisée bien injustement par les commentateurs et critiques se montre pourtant déterminée et audacieuse dans cette lettre du 13 mars : elle est prête à quitter père et mère pour suivre Victor. Ce n’est pas anodin et cette promesse qu’elle fait à son amoureux dénote une grande force de caractère et même un brin de folie ou d’inconscience : on ne plaisante pas avec l’honneur des jeunes filles au XIXe siècle et elle risque, si elle se fait enlever par son bien-aimé, l’opprobre et la marginalisation. L’auteur d’Hernani se souviendra de cet élan fougueux et passionné. Doña Sol a bien les mêmes réponses qu’Adèle quand celui qu’elle aime lui dit que sa vie est rude, faite d’errances et de danger et qu’il vaudrait mieux pour elle épouser le vieux Don Ruy Gomez. Aux descriptions terrifiantes qu’il lui fait de son existence, la jeune aristocrate espagnole affirme à plusieurs reprises : « Je vous suivrai » puis ajoute « Allez où vous voudrez, j’irai. Restez, partez, / Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? Je l’ignore. / J’ai besoin de vous voir et de vous voir encore ».

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre (dans son intégralité) reçue le mercredi 13 mars 1822

« Tu as sans doute cru, mon ami, que je parlais sans réflexion, lorsque je te disais que je te suivrais partout. Mais c’est la résolution la plus méditée et la plus réfléchie. Et crois-tu qu’après avoir été ton amie dans une situation heureuse, je t’abandonnerais lorsque tu aurais besoin, plus que dans toute autre occasion, d’être soutenu ? Et, lorsque tu me dis que c’est peu généreux à toi de m’enlever à ma patrie, à mes parents, crois-tu donc encore qu’il serait plus généreux à toi de m’abandonner et de me laisser seule, puisque toi n’y étant pas, je suis aussi isolée que si j’étais dans un désert ? Je ne demande qu’à pouvoir te consoler, remonter ton courage quand il s’affaiblira, enfin partager ton sort, quel qu’il soit. Je n’ai d’autre bonheur que toi et comment veux-tu me laisser ainsi ? Mais, cher ami, que ce ne soit qu’aux dernières extrêmités que nous nous trouvions forcés de quitter ce que j’ai, après toi, de plus cher au monde. Des parents si bons, si généreux pour moi, demandaient une autre fille ; car, mon ami, est-il rien de meilleur qu’eux ? Et quand je pense qu’il est possible que je laisse de semblables parents dans la douleur, je voudrais qu’ils n’eussent jamais rien fait pour moi. Mais je pense aussi qu’ils auront des sujets de consolation, qu’ils ont d’autres enfants, et que toi, mon ami, tu es seul au monde. Non, jamais je ne te quitterai ! Comment, je pourrais te rendre moins malheureux et je ne le ferais pas !

Victor, tu n’aurais pas ainsi abandonner ta mère, et moi qui suis fille, moi qui ai été et suis encore chérie d’une si tendre mère, je me propose de la laisser ! Mais, dans cette circonstance, si je ne faisais pas ce que tu n’aurais pas fait, je mourrais.

Ainsi, cher ami, ne vois pas dans cette action, que tu dis généreuse, que de l’égoïsme de ma part. J’ai peur de ne pouvoir supporter un pareil événement, et c’est pour moi que j’agis, c’est parce que l’inquiétude m’enverrait dans la tombe et que je ne veux pas y aller. Je suivrai en tout ton destin. Après cela, c’est à toi à ménager la bonté de mes parents, à tâcher de ne me les faire jamais quitter. Mais ne crois pas pouvoir me laisser sans me retrouver folle ou morte. Tout espoir n’est par perdu. Pourquoi avons-nous de semblables pressentiments ? Qu’y a-t-il de plus inquiétant maintenant qu’il y a quinze jours ? Ton père peut faire quelques difficultés, au premier moment, c’est même naturel ; il t’élèvera de grands empêchements, on doit s’y attendre. Tu feras ton possible, et si, après n’avoir rien à nous reprocher, il persiste à vouloir nous séparer, c’est alors qu’il aura mal calculé, car je suis ta femme ; et Dieu, qui lit dans mon âme, sait quelles sont mes intentions, et me pardonnera une action qui a un but si légitime, et, sûrement, ce grand Dieu n’a pas fait deux êtres qui ne peuvent vivre l’un sans l’autre pour les séparer. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 11 mars 1822

Victor Hugo, âgé de 20 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

« CET IMMENSE BESOIN DE TOI QUI ME DEVORE »

Victor et Adèle aspirent de plus en plus ardemment à l’union dans le mariage et commencent à trouver le temps long. Les parents d’Adèle aussi. Ils se demandent si le « fiancé » dépense vraiment toute l’énergie nécessaire pour être financièrement capable de fonder une famille. Adèle presse Victor de demander à Léopold Hugo son consentement au mariage. Il a écrit à son père le 7 mars et attend avec inquiétude une réponse. Il souffre de voir très peu son Adèle. Ce 11 mars, Il lui envoie une lettre tourmentée et pleine de contradictions : il envisage de fuir et de commencer une autre vie – loin d’elle, donc – mais il lui dit à quel point il a soif de la voir ! Veut-il tester, comme il le fait souvent, la force de l’amour de la « fiancée » ? Il recevra une réponse de Léopold le 13 : « … avant de songer au mariage, il faut que tu aies un état ou une place et je ne considère pas comme telle la carrière littéraire ; quelle que soit la manière brillante dont on y débute. Quand donc tu auras l’un ou l’autre, tu me verras seconder tes vœux auxquels je ne suis point contraire ». Cette réponse semble un peu apaiser le fiancé impétueux : son père ne voit pas d’inconvénient à ce qu’il épouse la demoiselle Foucher s’il assume financièrement les besoins du couple. Adèle, qui ne connaît pas encore la réponse de son futur beau-père écrit à Victor une lettre digne des plus grandes amoureuses romantiques.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre. Une interprétation de Pierre-François Lamiraud.

« Lundi [11 mars].

Toutes mes idées sont confuses et en désordre dans ma tête ; la soirée d’hier, le dévouement, les paroles tendres de mon Adèle bien-aimée me jettent dans une douce et triste rêverie, dont je voudrais pouvoir fixer sur ce papier la vague émotion, afin de te montrer en quel état je suis loin de toi. Ton image ne m’apporterait que de la joie si avec les souvenirs de notre passé elle ne ramenait les pressentiments de notre avenir.

Je viens de prendre tes cheveux car le grand et fatal doute qui m’obsède depuis trois jours j’avais besoin d’une réalité qui vînt de toi. d’un gage palpable de cet amour angélique auquel tu m’as permis de croire. Seul un instant, j’ai couvert tes cheveux de baisers, il me semblait en les pressant sur mes lèvres que tu étais moins absente ; il me semblait que je ne sais quelle communication mystérieuse s’établissait peut-être au moyen de ces cheveux bien-aimés entre nos deux âmes séparées. Ne souris pas, Adèle, du délire où je m’égare. Hélas ! si peu d’heures dans ma vie se passent près de toi, chère amie, que je suis contraint souvent de chercher, soit en baisant tes cheveux, soit en relisant tes lettres, un moyen d’apaiser cet immense besoin de toi qui me dévore. C’est par ces moyens artificiels que je vivais pendant notre longue séparation, et puis l’espérance restait toujours devant mes yeux.

L’espérance !… dans huit jours, dans trois jours, qui sait s’il m’en restera quelque chose ? Pourquoi la destinée change-t-elle quand le cœur ne peut changer ? Enfin, quelque sort qui se présente, Adèle, je l’attends de pied ferme ; je me souviendrai que tu as daigné m’aimer, et que n’affronterais-je pas avec cette pensée ? On a d’ailleurs toujours une porte ouverte pour sortir du malheur, et du jour où la dernière espérance me sera enlevée, je fuirai par là. J’irai commencer une autre vie, qui, tout amère qu’elle soit, ne le sera pas certainement autant que celle-ci, sans toi. Adieu pour aujourd’hui. Oh ! que j’ai soif de te voir ! »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 9 février 1822

Victor Hugo, âgé de 19 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

SOMBRE COMME DIDIER, JALOUX COMME HERNANI

   Adèle et Victor ne peuvent toujours pas se marier car Victor n’est pas encore en mesure, financièrement, d’entretenir une épouse. Ils continuent à s’écrire en secret. Le jeune Victor est fou d’amour, fou de jalousie et, à cette époque, plutôt rigide et puritain.  Son Adèle fréquente-t-elle la belle Julie Duvidal de Montferrier, artiste peintre ? Il le lui déconseille, considérant qu’une femme artiste se déconsidère : « Il suffit qu’une femme appartienne au public sous un rapport pour que le public croie qu’elle lui appartient sous tous ».  Adèle se demande si elle a le droit de l’embrasser, il répond par l’affirmative puisqu’ils sont destinés à devenir mari et femme. Mais les commères jasent, ce qui ennuie Adèle.  Victor a appris qu’elle avait dansé une partie de la nuit, au cours d’un bal. Il manifeste son mécontentement. Adèle se sent humiliée par ce manque de confiance. Que de tourments chez ces amoureux contrariés !  Il la voudrait toute à lui, ne se rend pas compte qu’elle est tiraillée entre des parents qui la surveillent, la morale étroite d’un XIXe siècle qui maintient filles et femmes dans un carcan, et son jeune amoureux exigeant et fébrile.

   La vie semble comme une ébauche de l’œuvre en devenir ou à venir.  Le jeune Victor Hugo avoue à Adèle qu’il a beaucoup mis d’elle dans Ethel, jeune héroïne du roman qu’il est en train d’écrire,  Han d’Islande , il est tourmenté comme le Didier de Marion de Lorme, cette pièce qu’il composera sept ans plus tard, jaloux comme le personnage qui donne son nom au drame conçu l’année suivante, Hernani. Les amoureux de la fiction emprunteront beaucoup, dans les années 1820 et 1830, aux lettres à la fiancée.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre. Une interprétation de Pierre-François Lamiraud.

« Samedi, 9h. du soir [9 février].

Que t’ai-je fait, mon Adèle, pour que tu me reparles encore de tes cruels doutes sur mon estime ? Certes, ces doutes ne seraient-ils pas bien mieux placés dans mon âme, quand je te vois me témoigner tant de défiance, et si peu de foi dans mes paroles ? Est-ce m’estimer que de paraître ne pas croire encore ce que je t’ai dit le plus souvent dans ma vie ? Est-ce m’estimer que de penser que mon amour puisse être fondé sur une autre base que l’admiration la plus vive et le respect le plus profond ? Chère amie, si j’ai pris du fond de l’âme la résolution de marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où les prospérités ne s’achètent que trop souvent par des bassesses, sois-en convaincue, mon Adèle bien-aimée, c’est à ma passion enthousiaste pour toi que je le dois. Si je ne t’avais pas connue, toi le plus pur et le plus adorable de tous les êtres, qui sait ce que j’aurais été ? O Adèle, c’est ton image gravée dans mon cœur qui y a développé le germe du peu de vertus que je puis avoir. Dieu me garde d’enlever à ma vénérable mère ce que je lui dois ; mais il est incontestable que si j’ai eu la force de pratiquer dans toute leur vigueur les principes sévères dont elle  m’a nourri, c’est parce que j’aimais une angélique jeune fille dont je voulais ne pas être trop indigne.

Que les observations naturelles qui t’ont affligée hier ne m’attirent donc pas de ta part ce reproche insupportable de ne pas t’estimer. Moi, ne pas t’estimer ! il me semble que je rêve quand je relis cette partie de ta lettre, si douce et si tendre d’ailleurs ! J’ai été étonné hier croyant d’abord que tu ne partageais pas ma répugnance pour l’inconvenance que je t’avais signalée, j’ai été, je l’avoue, bien étonné et bien affligé ; mais quand tu m’as fait reconnaître en t’expliquant que c’était un malentendu, mon cœur a été soulagé et je n’ai plus eu d’autre peine que le regret de t’en avoir tant causé. Maintenant tes parents ont sans doute senti d’eux-mêmes l’inconvenance qui m’avait tant blessé ; ainsi j’ai un chagrin de moins. J’ai voulu t’écrire tout cela ce soir, parce que ton reproche me pesait sur le cœur. Dieu ! pourquoi les expressions me manquent-elles ? tu verrais, ange, quel temple l’amour le plus ardent t’a élevé dans l’âme de ton Victor. A présent ne m’accuse pas de folie. Songe que le sentiment que tu inspires doit être aussi au-dessus des passions ordinaires, que tu es toi-même supérieure aux créatures vulgaires.

Adieu, mon Adèle adorée, tu dors sans doute en ce moment. Quand donc n’en serai-je plus réduit à des conjectures ? Quand donc pourrai-je me dispenser de te demander des nouvelles de ta nuit ?

A demain. Mille caresses et mille baisers pour te punir de me reprocher mon défaut d’estime.

Ton respectueux et fidèle mari,

VICTOR. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 9 février 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 19 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

SOMBRE COMME DIDIER, JALOUX COMME HERNANI

   Adèle et Victor ne peuvent toujours pas se marier car Victor n’est pas encore en mesure, financièrement, d’entretenir une épouse. Ils continuent à s’écrire en secret. Le jeune Victor est fou d’amour, fou de jalousie et, à cette époque, plutôt rigide et puritain.  Son Adèle fréquente-t-elle la belle Julie Duvidal de Montferrier, artiste peintre ? Il le lui déconseille, considérant qu’une femme artiste se déconsidère : « Il suffit qu’une femme appartienne au public sous un rapport pour que le public croie qu’elle lui appartient sous tous ».  Adèle se demande si elle a le droit de l’embrasser, il répond par l’affirmative puisqu’ils sont destinés à devenir mari et femme. Mais les commères jasent, ce qui ennuie Adèle.  Victor a appris qu’elle avait dansé une partie de la nuit, au cours d’un bal. Il manifeste son mécontentement. Adèle se sent humiliée par ce manque de confiance. Que de tourments chez ces amoureux contrariés !  Il la voudrait toute à lui, ne se rend pas compte qu’elle est tiraillée entre des parents qui la surveillent, la morale étroite d’un XIXe siècle qui maintient filles et femmes dans un carcan, et son jeune amoureux exigeant et fébrile.

   La vie semble comme une ébauche de l’œuvre en devenir ou à venir.  Le jeune Victor Hugo avoue à Adèle qu’il a beaucoup mis d’elle dans Ethel, jeune héroïne du roman qu’il est en train d’écrire,  Han d’Islande , il est tourmenté comme le Didier de Marion de Lorme, cette pièce qu’il composera sept ans plus tard, jaloux comme le personnage qui donne son nom au drame conçu l’année suivante, Hernani. Les amoureux de la fiction emprunteront beaucoup, dans les années 1820 et 1830, aux lettres à la fiancée.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre interprétée par une membre de la Société des Amis de Victor Hugo.

Lettre reçue le 9 février 1822 (commencée d’écrire le 5 février)

« Tu exposes des préjugés bien sévères en condamnant la peinture même comme talent d’agrément. Mais puisque tu trouves cela nuisible je te crois. Comment se fait-il que tu me trouves un refroidissement pour toi, et tu juges cela dans une parole ? Comment peux-tu penser que je t’aime moins quand je te prouve constamment qu’il est impossible d’aimer davantae (,) moi qui ne vis que pour toi, qui pense continuellement à toi et à qui en parlais-je ? Tu le sens bien toutes mes actions sont dans ton intention ; je ne goûte aucun plaisir si je ne le partage avec toi (,) tu savais tout cela et encore tu m’accuses. Ne me fais plus de semblables reproches parce qu’ils me font de la peine. Quand donc auras-tu confiance en moi ? Quand ne douteras-tu plus du bonheur que j’ai à te voir ? Moi qui suis ton amie et sans aucun contredit ta meilleure tu doutes toujours de ton Adèle. Réponds-moi que cela ne t’arrivera plus(,) qui croiras-tu si tu ne me crois pas ? Mais je ne veux plus t’en parler, je suis sûre que tu dis (pour : dois ?) avoir tort car tu es juste (,) j’ai pourtant grande confiance pour tout ce que tu dis car je t’aime tant que je ne trouve pas d’égal. Après de semblables aveux combien tu dois m’aimer pour ne pas me mépriser. Tu me dis dans ta dernière lettre qu’une femme doit oublier qu’elle est femme avec son mari. Dis-tu ce que tu penses ? Victor je crois bien qu’il y a dans tout cela plus de générosité que de véracité (,) j’ai bien du chagrin. Adieu (…)

La manière dont tu me parles d’une soirée que j’ai passée si innocemment est tout à fait extraordinaire.

Il est dur pour moi de te répéter tes propres paroles quand tu me dis que tu crois que je n’y ai fait aucun mal. Cette expression est rude. (…) Je suis allée à une fête de famille chez une bonne dame qu’il est inutile de te nommer parce que tu ne la connais pas. J’ai dansé jusqu’à 2 heures du matin dans la réunion la plus simple et la plus convenable. (…) J’ai eu tort sans doute de ne pas te l’avoir dit de suite, mais au moins cela aura servi à me faire voir combien peu tu as d’estime pour moi. (…) Sans doute ma conduite envers toi t’a-t-elle donné lieu de me croire ce que je ne suis pas. (…)

Dis-moi un peu, Victor, est-ce permis avant d’être mariés à l’église d’embrasser son mari ? cela me tourmente beaucoup, je t’assure. Mais Dieu me pardonnera, car il sait de quelle manière je te caresse. Cher ami, je t’aime tant que c’est mon excuse. (…)

Encore un conseil à ton Adèle. Si maman, comme c’est à peu près certain, nous donne un petit frère, dois-je l’engager à le nourrir ? Je vais te dire pourquoi je te fais cette question, c’est que maman n’étant pas d’âge à pouvoir se charger d’un petit être toute seule, je me trouverais engagée à rester chez nous encore au moins deux ans. Si tu crois que je doive rester chez nous ce temps-là, alors je conseillerai à maman de garder ce petit innocent , mais alors il faut songer que ce sera là un engagement. Je te demande ton avis là-dessus comme en tout, tu es mon arbitre. Dis-moi franchement ce que tu penses. Nous avons tous été nourris chez nous et je voudrais qu’il en fût de même pour ce petit individu ; mais en tout je ferai ce que tu voudras. Cela dépend beaucoup de moi, je désire que tu me dises ta volonté. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher du 24 janvier 1822

Victor Hugo, âgé de 19 ans, écrit à sa fiancée Adèle Foucher, âgée de 18 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

Le jeune Victor aura bientôt 20 ans. Il est amoureux de son ancienne compagne de jeu, Adèle Foucher qui, elle, a 19 ans. Il a décidé de rester vierge jusqu’à son mariage, trouvant normal qu’on demande à un jeune homme ce qu’on exige d’une jeune fille. Adèle étant tombée malade pendant un bal, il a eu l’autorisation de la regarder se reposer dans son lit le 17 janvier. Mais Léopold, son père, ne lui a pas encore donné son consentement au mariage avec Adèle. Victor souffre. Il la voudrait toute à lui, il la respecte, mais il la désire violemment. Cette « fièvre », lui servira très probablement à décrire les tourments éprouvés par Claude Frollo, l’archidiacre de Notre-Dame, dans « Notre-Dame de Paris », fou de désir pour la jeune Esmeralda dont le nom comporte toutes les lettres du prénom d’Adèle.

© Danièle Gasiglia-Laster

Vidéo avec un extrait de cette lettre.

« Jeudi 24 [janvier].

Ton Victor ne s’occupera ce soir que de toi. Chère amie, il y a juste une semaine à cette heure que nous allions chacun de notre côté à ce bal où ton mari devait tant souffrir de ne pas porter ce titre aux yeux de tous. Si tu avais été à moi, Adèle, je t’aurais emportée dans mes bras loin de tous ces importuns, j’aurais veillé pendant que tu aurais dormi sur ma poitrine, cette triste nuit aurait été moins douloureuse pour toi, mes soins et mes caresses auraient calmé tes douleurs. Le lendemain tu te serais éveillée à mes côtés, tout le jour tu m’aurais vu à tes pieds, prêt à prévenir tes moindres désirs, et à chaque nouvelle souffrance j’aurais opposé un nouveau soin. Au lieu de tout ce bonheur, ma bien-aimée Adèle, que de gênes ! que de contraintes !

Cependant cette torture n’a pas été sans quelque enchantement. Lorsque après avoir longtemps épié un moment de solitude et de liberté, je pouvais entrer sur la pointe du pied dans ta chambre et m’approcher de ce lit où tu reposais si jolie et si touchante, va, j’étais bien récompensé de l’ennui du bal et de l’insipidité de tout ce monde d’étourdis et de folles. Il ne m’eût été permis que de baiser tes pieds que c’eût été pour moi un bien grand bonheur. Et si, après m’avoir longtemps repoussé, tu m’adressais enfin une parole douce et émue, si je pouvais lire dans ton regard charmant et demi-voilé un peu d’amour pour moi au milieu de tant de souffrances, Adèle, alors je ne sais quel mélange de tristesse et de joie s’emparait tumultueusement de tout mon être, et je n’aurais pas donné cette sensation déchirante et délicieuse pour toute la félicité des anges.

L’idée que tu étais ma femme et que cependant c’était d’autres que moi qui avaient le droit de t’approcher, me désolait. Oh ! il faut que ces contraintes soient bientôt brisées, il faut que ma femme soit ma femme et que notre mariage devienne enfin notre union. On dit que la solitude rend fou, et quelle solitude pire que le célibat ? Tu ne saurais croire, chère amie, à quels inconcevables mouvements je suis livré ; la nuit, dans mes insomnies, j’embrasse mon lit avec des convulsions d’amour en pensant à toi ; dans mes rêves, je t’appelle, je te vois, je t’embrasse, je prononce ton nom, je voudrais me traîner dans la poussière de tes pieds, être une fois à toi, et mourir.

Adèle, mon amour pour toi est pur et virginal comme ton souffle, mais sa chasteté même le rend plus brûlant, il me dévore comme une flamme concentrée, mais c’est un feu sacré qui ne s’est allumé que pour toi et que toi seule as le droit de nourrir. Pour tout le reste de ton sexe je suis aveugle et insensible. J’ignore si telle femme est belle, si telle autre est spirituelle, je l’ignore comme la glace de cristal devant laquelle elles passent pour s’admirer. Je sais seulement qu’il y a parmi toutes les femmes une Adèle qui est le génie heureux de ma vie et dans laquelle je dois placer toutes mes vertus comme toutes mes jouissances. Chère amie !… Et notre bonheur dépend de si peu de chose !…

Ce que tu me dis dans ta dernière lettre sur la nuit du 17 m’a bien touché. Va, si mes soins peuvent te guérir, sois tranquille, bientôt j’aurai le droit de te les prodiguer, ou ma volonté et ma vie seront brisées comme un verre. Songe que ton Victor est un homme et que cet homme est ton mari.

Est-il vrai, mon Adèle, que, dans cette fatale nuit du 29 juin tu serais accourue dans mes bras si tu avais été libre ? Oh ! combien cette idée m’eût consolé dans ce moment de désespoir, et combien elle est douce pour moi aujourd’hui même que les premiers instants sont passés et que les témoignages de ta tendresse généreuse ont cicatrisé cette cruelle plaie ! Que ne peux-tu pas sur moi et que n’es-tu pas pour moi ! Peine et joie, pour moi tout vient de toi, tout descend de mon Adèle. Avec toi le malheur est doux, sans toi la prospérité est odieuse. Pour que je consente à marcher dans la vie, il faut que tu daignes être ma compagne. Oui, mon Adèle adorée, tu peux tout sur moi avec un sourire ou une larme.

J’ai une grande faculté dans l’âme, celle d’aimer, et tu la remplis tout entière ; car auprès de ce que j’éprouve pour toi, l’affection que je porte à mes amis, à mes parents, que je portais à mon admirable et malheureuse mère, cette affection n’est rien. Non que je les aime moins qu’on ne doit aimer des amis, des parents et une mère, mais c’est que je t’aime plus que femme au monde n’a jamais été aimée, et cela parce que jamais nulle ne l’a mérité comme toi.

Adieu pour ce soir. Je vais me coucher tranquille (car on m’a dit que tu te portes bien) à la même heure où je tremblais d’inquiétude et de pitié il y a huit jours. Adieu, mon Adèle bien-aimée, je t’embrasse. Je vais baiser tes cheveux adorés que tu m’as donnés et dont je ne t’ai pas remerciée, parce qu’il n’y a pas de paroles pour exprimer ma reconnaissance d’un don aussi précieux. A des gages d’amour aussi touchants, je ne puis répondre qu’en m’agenouillant devant toi et en te priant comme mon ange gardien pour cette vie et ma sœur pour l’éternité. Adieu ! adieu ! Mille et mille baisers. »

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822

Lettre d’Adèle Foucher à Victor Hugo du 5 janvier 1822

Adèle Foucher, âgée de 18 ans, écrit à son fiancé Victor Hugo, âgé de 19 ans.

Leur mariage sera célébré le 12 octobre 1822 à Paris, dans la chapelle de la Vierge à l’église Saint-Sulpice.

Vidéo avec un extrait de cette lettre.

Nous avons mal commencé l’année, cher ami ; tu m’en as voulu et, certes, je n’étais pas coupable ; je suis si malheureuse quand tu es fâché contre moi ! Sois persuadé que si, quelquefois, je fais quelque chose qui te déplaît, c’est que je ne puis faire autrement.

Tu me demandes si, te rencontrant et donnant le bras à une femme, cela me donnerait de la jalousie ? Le premier moment serait pénible ; mais la réflexion viendrait, et je penserais que tu ne peux me tromper, mais que tu peux avoir de l’estime pour toute autre femme, que tu peux rendre justice à son mérite, à ses agréments, mais que tu n’aimeras jamais assez ton Adèle.

J’aurais plus de raisons d’être jalouse que toi, car, si un homme m’offre le bras ainsi qu’à maman, puis-je refuser quand maman me dit de l’accepter, quand je ne puis, sans être insolente, le repousser ? Je suis assez contrariée de l’idée que je pourrais te le donner et changer un grand ennui en un grand bonheur. Au lieu que toi, mon ami, tu es libre d’offrir ou de ne pas offrir ton bras à quelqu’un (je parle en général), et alors j’aurais beaucoup plus de raisons que toi de me plaindre. Tu dois t’apercevoir, cher ami, combien je passe sur les bienséances pour toi, combien je me fais remarquer, combien même je me fais gronder ; tout cela m’est indifférent et le bonheur d’être près de toi me compense bien au delà.

Je vois avec peine que tu m’écris que tu me trouves charmante. Sûrement, je n’ambitionne que ton suffrage ; mais, Victor, je suis la femme le plus ordinaire qui existe ; je dis ce que je pense, tu t’en apercevras un jour, et alors tu m’aimeras moins et cela fera mon malheur. Je te le dis, je ne suis rien qu’une femme qui t’aime, rien autre chose.

J’ai dans ce moment, mon ami, du chagrin. Je m’aperçois que maman m’aime beaucoup moins qu’autrefois ; elle est bonne, parce qu’elle ne peut être autrement, mais elle est froide et interprète mal toutes me paroles. Elle me gronde vraiment beaucoup. Ai-je mérité mon sort ? Je le crois, car elle aurait pu prétendre à toute ma tendresse et je vis pour toi. J’aime maman ; mais la tendresse que j’ai pour toi est tellement au-dessus ! Et, d’ailleurs, l’amour filial et l’amour qu’on a pour son mari sont deux choses différentes, ou plutôt, deux choses dont l’une n’est rien et l’autre tout. Ne crois pas, mon ami, que maman ne soit rien pour moi. Je donnerais tout pour elle ; je la respecte, je lui dois tout, et , cependant, ingrate que je suis, je la quitterais pour aller avec toi. De grâce, ne méprise pas une femme qui aime mieux un homme, avant d’être mariée, que sa mère.

Je n’ai pas oublié de te remercier de tes vers, ils sont charmants. Je ne m’y connais pas, mais il m’ont fait pleurer. Ne me dis pas plus en vers qu’en prose que je puisse jamais t’oublier, te délaisser. Serais-tu en prison, dans un cachot, dans tous les endroits les plus horribles, que je te suivrais partout. Tous les obstacles ne seraient rien pour moi, et ton Adèle s’attacherait à toi quand bien même tu t’y opposerais. Et que crois-tu que soit la vie ? Elle n’est quelque chose qu’autant qu’on la parcourt avec quelqu’un qui sait vous la faire aimer, vous y faire attacher quelque prix, et, pour moi, un tombeau où je serais avec toi serait le ciel pour moi.

Sélection de lettres entre Victor Hugo et Adèle Foucher en 1822